N°184

avril 2017
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Alice Zeniter : Du vent dans les pages

1er juin 2017

La romancière évoque l’environnement qui accompagne ses lectures.

Alice Zeniter : Du vent dans les pages


Lorsque j’étais enfant, je lisais dans la voiture lors des longs trajets de départ en vacances. Mes parents n’aimaient pas beaucoup cela : ils m’intimaient toujours de regarder le paysage (situation délicate pour eux : la lecture, promesse de bons résultats scolaires et de maîtrise de la langue et par conséquent encouragée au quotidien devenait une menace d’avalement et de désocialisation qu’ils devaient alors combattre). Je levais les yeux une seconde, je voyais des crêtes, des iris, de la poussière dorée, puis je replongeais dans mon roman.
Depuis, j’ai perdu mon aptitude à lire en voiture (nausée) mais je continue partout ailleurs. Et contrairement à ce que pensaient mes parents, je n’ignore pas le paysage magnifique quand je lis devant lui. Au contraire, c’est un plaisir accru. Voir la ligne de la mer derrière la double page. Les détails de l’herbe, fleurs, insectes. Entendre les oiseaux, les cigales, le ressac et même – quand je parviens à ce jeu de concentration fait d’aller-retours permanents – les conversations des tables de café voisines…
Entre mes dix-sept et vingt ans, je notais sur la page de garde de mes livres la date de l’achat et celle de leur lecture, suivi d’une indication spatiale entre parenthèse. (Laverie) revenait souvent. (RER) aussi. Plus plaisante était la mention de la petite plage du Cotentin près de laquelle ma famille possédait un terrain et où j’ai souvent lu, pendant les mois d’été, les ouvrages que je ne trouvais pas le temps de lire par ailleurs. Si l’on cherchait bien, je crois que l’on pourrait établir que la plupart de mes gros livres contiennent du sable entre les pages. Ulysse de Joyce crisse encore quand on l’ouvre.
Parfois, je marche lentement devant mes rayonnages et j’essaie, en regardant la tranche, de me rappeler le cadre dans lequel tel ou tel livre fut ouvert pour la première ou la dernière fois.
J’ai lu les Œuvres complètes de Sherlock Holmes (vol. 1) dans un train Budapest-Munich qui a été bloqué par la neige plusieurs heures en Tchécoslovaquie – j’ai regretté amèrement de ne pas avoir acheté le volume 2.
J’ai entamé Les Vies parallèles de Peter Esterhazy deux fois avant de parvenir à le lire en entier : dans un minuscule jardin normand qui m’a aussi vu abandonner la correspondance de Stephan Zweig et Romain Rolland puis sur une place de Manosque où le soleil me brûlait tellement que maintenir droit le noir pavé du roman semblait au-dessus de mes forces.
J’ai commencé L’Homme sans qualités de Musil à la terrasse d’un café de Sceaux où j’attendais un garçon bien trop beau pour moi. Je gardais les yeux sur les lignes mais je ne comprenais rien.
J’ai relu pour la dernière fois à ce jour Le Monde selon Garp de John Irving dans la cour d’un gîte non loin de Grenoble. Il y avait une table énorme où nous prenions nos repas et qui était l’après-midi à l’ombre d’un vieux chêne, je l’ai oublié là-bas.
J’ai fini Freedom de Jonathan Franzen allongée sur l’herbe chez une amie. Des frelons asiatiques venaient tourner trop près de nous. Je repense à leur bourdonnement en voyant la couverture.
Depuis que je me suis installée dans les Côtes d’Armor, de nouveaux lieux de lecture ont fait leur apparition : le gros fauteuil face à ma cheminée, les jardins de la Roche-Jagu, la terrasse du P’tit Bistrot à Paimpol après le marché… Les grains de sable entre les pages des gros romans viennent désormais de Bréhec et un petit renard bondit sur les sacs dans lesquels je balade les livres d’un endroit à un autre. Pour moi, ce sont des livres bretons, même quand il s’agit de roman américain ou d’une traduction du tchèque. Ils ont un peu goût d’embruns et de larges horizons.



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A 30 ans presque révolus, la romancière et dramaturge Alice Zeniter publie son cinquième roman en septembre prochain. Elle a reçu diverses distinctions pour ses précédents ouvrages, dont le Prix du livre Inter 2013 (pour Sombre dimanche) et le Prix Renaudot des Lycéens 2015 (pour Juste avant l’oubli).

L’artiste fait vivre ses écrits au-delà des lignes en se produisant sur scène avec une petite forme littéraire et musicale intitulée ll y a eu de bons moments. Une rêverie autour de l’amour et du désir à découvrir le 16 juin 2017 à Guingamp dans le cadre du festival Petites scènes en ville puis le 25 juillet au Temple de Lanleff et le 26 septembre à la Passerelle à Saint-Brieuc.


Photo : Manosque © Raphaël Neal

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