Le conte est un moyen de passer de l'imaginaire à la parole citoyenne...

Entretien avec Christian Provost, vice-président du Conseil Général en charge de la Culture, à propos du festival Paroles d'Hiver 2003.

Paroles d'Hiver, qui en est à sa 14è édition, est un festival de l'oralité, du conte. Peut-on dire que ce genre culturel est particulièrement vivace en Côtes d'Armor, ou en Bretagne ?
L'oralité est un peu ce qui a permis à travers les générations de faire en sorte que l'imaginaire des individus soit mis en éveil. L'imaginaire permet de puiser sa capacité à porter un regard critique sur le monde et le réel. Le conte est un moyen de passer de l'imaginaire à la parole citoyenne. La parole est présente à tous niveaux. C'est la parole du politique, de l'artiste, du citoyen, la parole qui construit le lien social, la pensée d'aujourd'hui.
Le thème "la faillite du genre humain" montre bien qu'aujourd'hui la parole a perdu de son authenticité, de sa fonction de lien entre les êtres, pour être plus une parole de fracture qu'une parole d'union.
Pour apprendre à échanger, à dialoguer, il faut que depuis tout petit on se soit nourri des histoires de nos grand'mères, des mythes, qui nous permettent d'appréhender la réalité du monde dans lequel on est, de se construire un moi. En Bretagne, la mémoire celtique est très vive et nous construit une conscience identitaire très forte. Dans un monde qui est une ouverture aux autres, l'identité c'est gagner de l'énergie pour être capable non pas de s'affronter à l'autre mais de s'y confronter pour ensuite enrichir encore sa pensée universelle.
Quand Guylaine Kasza a voulu partir en Afghanistan, il y avait une audace artistique et citoyenne, avec presque le risque d'aller chercher sa mort. Pour que le genre humain ne soit pas en faillite, il faudrait qu'il y ait une meilleure égalité à la surface de la planète.

Paroles d'Hiver se passe cette année dans 27 communes. C'est moins que précédemment.
Oui, il y a eu un désengagement de l'état, du Ministère des Affaires étrangères, de l'AFAA. Pourquoi ? Est-ce qu'on a peur de la parole, ou seulement des problématiques budgétaires ? La parole dérange, et quand en plus elle est portée par des artistes, aïe ! Quand l'artiste met le doigt sur les faillites sociales, culturelles, économiques, éducatives, quand il interpelle le monde dans lequel on vit, la parole commence à déranger.
Avec le livre que Guylaine Kasza met en scène, Le rire des amants, la parole est tellement forte que l'auteur a été assassiné.

Paroles d'Hiver, ainsi que la Campagne du Rire, les Petits Riens, Jazz dans les Feuilles, témoignent d'une volonté d'irriguer tout un territoire. Est-ce une spécificité costarmoricaine ou retrouve-t'on çà dans d'autres départements ?
Quand je vais dans des réunions nationales, j'entends souvent parler de la différence des Côtes d'Armor. On est un peu une forme d'exception culturelle. On n'a pas en Côtes d'Armor de gros pôles urbains comme Rennes ou Nantes. Ces pôles urbains ont leur utilité, leur nécessité, mais il faut qu'il y ait un bon équilibre avec la périphérie. La situation en Côtes d'Armor est un avantage. On ne peut pas vivre que dans le bêton, on a besoin du vent, de la terre, de l'eau, du feu, et c'est justement ce qu'on retrouve dans les contes, et donc dans Paroles d'Hiver.