Yves Le Manach
photo Madeleine Ropars
Yves Le Manach
produit ses artichauts à Bruxelles
Si ce Parisien d'origine bretonne et résidant à Bruxelles depuis plus de trente ans n'est pas très connu du grand public, il n'en demeure pas moins qu'il est traduit en plusieurs langues dont l'allemand, l'espagnol, le grec et bientôt le portugais, l'anglais et le turc. Cet ajusteur de métier est entré véritablement en écriture quand les Editions Champ libre ont publié en 1973 son livre Bye-bye turbin.
Avec un pareil nom, difficile de cacher ses origines bretonnes. Comme beaucoup de familles de province, ses grands-parents quittent Guingamp en 1929 pour sinstaller avec leurs enfants au Blanc-Menil, dans la banlieue parisienne. Cest dans le 6e arrondissement, quYves Le Manach naît en 1942. Durant la guerre, la famille se réfugie en Bretagne. Yves y restera, de ses neuf mois à ses trois ans : " Je suis né à Paris, à langle de la rue dAssas et de la rue Guynemer, juste en face du jardin du Luxembourg, mais cest à Toul an Neunet, à la limite de Plésidy et de Magoar, que mes yeux ont découvert le monde, que jai prononcé mes premiers mots et fait mes premiers pas. Cest le souvenir fugace de ces années qui me permet de me revendiquer dune identité bretonne, assez inconsistante je veux bien ladmettre. " (Le quartier où le négatif tenait sa cour, Artichauts de Bruxelles n° 26.) En dépit des nombreux séjours qu'il y effectuera par la suite, ce sera la seule période de sa vie où il habitera en Bretagne.
La guerre étant terminée, la famille quitte Toul an Neunet et rentre à Paris, rue Saint-Placide, dans le 6e arrondissement : " Mes années denfance se sont déroulées dans le quartier Sèvres-Babylone. Je fréquentais lécole maternelle de la rue Vanneau (où vécurent Karl Marx et Georges Darien, et où vivait encore André Gide), puis lécole primaire de la rue Chomel. Bientôt jallai au patronage Olier, rue dAssas " (Artichaut n° 26). Puis il entre au cours complémentaire de la rue du Pont de Lodi (6e arrondissement). En seconde année du cours complémentaire il décroche et, après des tests passés à lInstitut National de Pédagogie de la rue dUlm (occupé par les situationnistes en mai 1968), il est orienté vers un destin douvrier : " Même si mes goûts denfant me poussaient vers les vitrines du Bon Marché (surtout à la période de Noël), le fait davoir vécu dans un quartier dantiquaires, de galeries de peintures, déditeurs et dinstitutions religieuses, ma initié aux pendules Napoléon III, à lart saint-sulpicien et aux outrances de lart moderne avant même davoir loccasion de mettre les pieds au Musée du Louvre. La richesse de cet environnement ne ma pas épargné la blessure de lécole républicaine et jai passé un bon nombre dannées à faire de lajustage, à rechercher de lajustage ou a tenter de le fuir. " (La position du chômeur couché qui jette des bouteilles à la mer, Artichaut n° 42).
Il se retrouve dans un centre dapprentissage, à Marcadet-Poissonnier, dans le 18e arrondissement, puis, à 16 ans et demi, dans une usine daviation de Courbevoie. Non seulement il a limpression quon la trahi, quon lui a volé sa jeunesse, mais aussi son avenir. La première voie de résistance qui soffre à lui, cest la CGT, puis les jeunesses communistes et le Parti. Au lieu dy trouver lémancipation, il devient victime dune nouvelle aliénation, lidéologie prolétarienne, dont il aura les plus grandes difficultés à sextraire. Il écrit ses premiers textes pour le bulletin du groupe de plein air de la FSGT auquel il participe. Fréquentant les auberges de jeunesse, il découvre le trotskisme et lanarchie. Son horizon sélargit. A la veille de son départ pour le service militaire : " Les membres de la cellule du Parti mavaient convoqué pour que je mexplique sur mes positions trotskistes à propos dune guerre dAlgérie qui venait de sachever avec la signature des accords dEvian. Le responsable avait oublié la clef du local et nous étions là, mal à laise, à stationner sur le trottoir. Alors jai quitté mes anciens camarades, regrettant seulement de navoir pu livrer bataille ni davoir eu loccasion de me faire exclure du PCF " (La dissolution du foyer familial, Artichaut à paraître.)
De retour dAlgérie, fin 1963, il retourne à lusine, découvre Socialisme ou Barbarie, lInternationale Situationniste Il fréquente des groupes informels qui seront son " université ". En mai 68 il nappartient plus à aucun groupe, il participe à loccupation de son usine et se rend au Quartier Latin, à la Sorbonne, à Nanterre , rencontre les situs. Fin 1970, déçu par les retombées de Mai, il quitte Paris et la France pour rejoindre sa nouvelle compagne, étudiante en histoire à Bruxelles. Ayant abandonné lajustage le temps de passer la frontière, il renoue avec son métier, puis fait des petits boulots qui lui donnent du temps pour écrire. En 1973 sort, aux Editions Champ libre, Bye-bye turbin, un ensemble de textes écrits à la fin des années 60, qui lui vaudra une certaine notoriété (un des livres les plus volés dans les librairies du Quartier Latin). Le Monde littéraire s'en fera l'écho. L'ouvrage, partiellement traduit en allemand et en espagnol, est distribué dans les usines de Barcelone. "Avec l'ambition de quelqu'un qui vient de publier " l'auteur s'essaie à la forme romanesque. Sans résultat.
Tandis que sa compagne entreprend des études de droit, il découvre, au travers du droit public, une dimension de la démocratie quil ignorait : la démocratie (avec ses notions de nation, de citoyenneté, de souveraineté ) est une fiction qui repose sur des vides juridiques. Le contrat de travail, qui lie le salarié à lemployeur, introduit un lien de subordination ; quant au suffrage universel, il place le citoyen dans un lien de représentation. " Où que nous soyons, si nous navons pas de patrimoine, nous sommes comme des animaux domestiques. Et si tu as du patrimoine, tu es comme un animal sauvage. " En 1981, les Editions La Digitale, publient son pamphlet Otez vos culottes, gardez vos enveloppes. Il se rend au bureau de vote des Français de Bruxelles et refuse de lâcher son bulletin dans lurne. Il veut être souverain en permanence. Alors quil sefforçait, maladroitement, de passer de la critique du mode de production vers la critique du mode de communication, ses amis, qui ne semblent avoir rien compris à la critique de lart réalisée par les situationnistes, lui reprochent une démarche réformiste. Il est déçu par cet accueil.
Rattrapé par la crise, il retrouve lajustage de 86 à 92 et commet limprudence daccepter de devenir délégué syndical FGTB. En 1992, coup dur, l'usine de métaux précieux dans laquelle il travaille depuis sept ans ferme ses portes : " Tant quil fut question de faire du syndicalisme revendicatif (par exemple convertir de possibles augmentations de salaire en " chèques repas ") les choses se passèrent à peu près bien. Mais quand notre tour arriva de nous battre pour les primes de licenciement je ne pus supporter dêtre traversé par les décharges dadrénaline de mes compagnons de travail, les miennes me suffisaient amplement. " (Petites proses sans poésie, artichaut n° 65.)
Se retrouvant chômeur, il écrit dans le journal bruxellois Alternative Libertaire pendant plusieurs années. En 1997, il entame la publication de petits textes quil intitule " en hommage secret au dadaïste Georges Ribemont-Dessaignes ", Artichauts de Bruxelles. Ce qui renvoie également à lidée " dune bretonitude qui se manifesterait par la consommation dartichauts dont lingestion se passerait à létranger, à Bruxelles précisément ". Lun des buts de ce " roman autobiographique en pièces détachées " est de " réduire les abstractions de la théorie en termes simples de la vie quotidienne ". Avec 150 exemplaires envoyés par voie postale, dupliqués par des inconditionnels, les artichauts partent à la rencontre d'un public averti. Les Editions L'Insomniaque en tirent une petite anthologie (1999). Aujourd'hui, les artichauts sont aussi traduits en espagnol et en grec. L'auteur s'est rendu l'hiver dernier à Athènes pour parler de son travail : " Si les artichauts sont prétexte à aborder toutes sortes de sujets (les jardins, lespèce humaine, la dépression nerveuse, le centre du monde, laube originelle, le spasme métaphysique ), ou à régler des comptes avec Marx ou les situs, ils sont aussi une occasion, pour lhomme sans parole, daller vers la parole. "
Sa position d'exilé dans la capitale belge, il la vit comme une légère distorsion bénéfique pour la réflexion. " Ça m'a amené à reconsidérer ma position. Plus que le bilinguisme de la capitale belge, jai découvert à Bruxelles une manière différente de parler la langue française (ici on ne dit pas Danton ou De Gaulle, on dit Anspach ou Montgomery ). Cest le fait de vivre dans un pays non jacobin, encore marqué par lesprit communal médiéval, qui ma conduit à me demander ce que signifiait être un citoyen français. Cest comme ça que jai compris quà Paris, déjà, jétais un exilé. " Cest en prenant conscience du conflit entre Francophones et Flamands et en prenant partie (dans son fauteuil, devant sa télé) quil commencera à approcher le drame de la belgitude.
Il s'est longuement interrogé sur sa condition d'ouvrier salarié (et sinterroge encore). " Quand on est né dans une famille ouvrière, quon a été apprenti à 14 ans, ajusteur à 17 ans, et quon a toujours travaillé de ses mains, il est difficile de faire abstraction du milieu doù lon vient. Pourtant, si japprécie des écrivains ouvriers comme le Français Georges Navel ou comme le Belge Constant Malva, je nai pas le sentiment dappartenir à la littérature prolétarienne. Même si je ne refuse pas dêtre édité, je ne manifeste pas une volonté outrancière dêtre reconnu en tant quécrivain, mes artichauts me suffisent. Je suis plutôt en quête dune reconnaissance humaine, pas dune reconnaissance corporatiste. Lambiguïté de ma démarche, jen suis conscient, réside dans le fait que, dun côté, jai besoin de dépasser ma condition douvrier, alors que de lautre côté je suis confronté à limpossibilité de ce dépassement. Ainsi, au travers de cette ambiguïté, je fais lexpérience du paradoxe de la condition humaine : la solitude et la dépression. " Là commence laventure.
Bye-bye turbin, Champ libre, 1973
Halunken ! Eure Fabriken, Partein, und Gewerkschaften Kennen wir, Düsseldorf, 1974
Otez vos culottes, gardez vos enveloppes, La Digitale, 1981
Le matérialisme saisi par derrière, La Digitale, 1988
La frite est bretonne, La Digitale, 1998
Artichauts de Bruxelles, LInsomniaque, 1999
Alcachofas de Bruselas, Etcetera, Barcelone, 2000
Corbière, Rimbaud, Blanqui et lEternité, La Digitale, 2001
O Kipos, Editions Alistou Mnimis, Athènes, 2001
En Bretagne on trouve Les Artichauts de Bruxelles à la librairie Roignan, 21 rue Navarin, Brest.
Ce texte est le fruit dun échange entre Yves Le Manach et Madeleine Ropars rencontrée lété 2001 à Pontrieux sur Un train nommé désir puis à Bruxelles en novembre 2002.