|
- Encore un peu de café ?
- Oui. Merci
Un sucre.
Cétait le matin. De quel jour ? Malo était
bien en peine de le dire. Il était en train de constater
que, depuis le début de cette histoire, il avait un
peu perdu la notion du temps. Comme tout le monde. Et que,
finalement, tout ça tournait un peu en rond parce quil
se retrouvait encore chez Marion, encore à boire un
café. Il avait limpression davoir déjà
vécu cet épisode
- On est quand ?
- Je sais pas trop
Mais il est sept heures du mat
ça jen suis sûre ! Trop tôt
Vous dormez jamais, vous ? Vous navez aucune pitié.
- Et encore ! Jai carillonné pendant au moins
une demie-heure à votre porte. Vous avez le sommeil
lourd.
Ils terminèrent leur café/thé (cf chap.VI).
Puis Marion sesquiva pour quelque occupation ablutionnaire.
Malo essaya de mettre de lordre dans le puzzle. Mais
il avait beau faire, il manquait toujours une ou deux pièces,
les plus importantes bien sûr ! Et il se retrouvait
avec un paysage incomplet, sans sens. Et, par dessus le marché
comme aurait dit Jean-Pierre Gaillard, il se retrouvait, lui,
Malo, dans ce putain de tableau. Où, quand, comment,
pourquoi ? « Sûr que si un écrivain avait
voulu raconter cette histoire, ben il serait bien emmerdé,
là ! Comment se sortir de ce sacré sac de nuds
? »
Il sapprocha de la salle se bain.
- Marion ?
Seul une sorte de gargouillis lui répondit, quelque
chose entre le cri du cochon le soir au-dessus des auges et
le miaulement du chaton éperdu sur un toit branlant.
Il ninsista pas, mais il se mit à réfléchir
tout haut derrière la porte, dans le bruit de leau
qui coulait. « O.K, ya encore des zones dombre.
Mais on est tous les deux daccord pour dire quil
sagit dune histoire de cartes postales. Et que
ça a sans doute à voir avec cette fameuse série
de « La belle Marivonne. ». Par exemple une série
qui la continue, ce qui expliquerait la suite des chiffres
: 2531, 2532, etc
Et quelquun, qui ?, veut se
procurer cette série
Mais pourquoi ? Et pourquoi
moi ? Pourquoi maintenant ? Et où aller ?
»
- Moncontour !
- Hein ?
Paumé dans ses pensées, il fut surpris par une
Marion anadyomène, mais pudiquement enveloppée
dans une large serviette.
- Faut retourner à Moncontour ! Rappelez-vous, le capitaine
!
Jules Miziouche ! Il était photographe !
- Et alors ?
- Ben. Vous croyez pas quil a à voir avec tout
ça ? Carte postale, photographe, allons, Malo, réveillez-vous
!
- Mais bien sûr ! Il serait au courant de lhistoire
de cette série !
Mais il est mort ! !
- Faut chercher dans ses papiers. Un fichier quelconque, des
dossiers, je sais pas moi !
- Tas raison, Marion ! Tas trois minutes pour
être sortable. Et en avant !
- Tiens ? On se tutoie Maintenant ?
- Cest lhistoire qui avance
Tinquiète.
* * *
Toujours dans le même quelque part, la même cave,
gigantesque, sombre et humide.
Le rouquin Ballantine laissait son regard errer sur ses compagnons
dinfortune. Il y avait là, entassé dans
cet espace confiné, un mélange assez détonnant
dhumanité. Quelques vieux beaux, sans doute derniers
rejetons dune noblesse plus ou moins déchue,
de la Moulardière par exemple qui nen finissait
pas de geindre, ou un autre dont il ne connaissait pas le
nom il navait pas encore été appelé
par la Voix qui restait prostré dans son coin.
Dautres plus insignifiants. Des collectionneurs de cartes
postales bien sûr, assez âgés pour la plupart.
Puis les officiels, délégués, assistants
et -tantes, chargé(e)s de mission, un ou deux élus,
de babord et de tribord, un curé à lair
machiavélique, une journaliste hystérique, un
autre rachitique, mais pas de raton-laveur. Un grand désordre
règnait dans cet ensemble. Chacun avait voulu dabord
être le grand ordonnateur de ce désastre. Mais
ça faisait trop. Alors on boudait, on rechignait, on
reguimbait, piaffait, grognait, ronchonnait. Et finalement,
chacun pour soi. Dieu (sil existe ) reconnaîtra
les siens ! Ca cacophonait sec et ça odorait dur !
On se battait pour leau, le pain, son mètre carré
despace, le rayon de soleil qui perçait parfois
la lucarne cartonnée et qui enveloppait tout dune
espèce dombre jaune menacante. Bef, pensait Ballantine,
on était dans un roman populaire, du Eugène
Sue ou du Gaston Leroux ! La cour des miracles ! Manquait
plus quune petite phrase énigmatique
La porte grinça sur la bouche dombre juste à
cet instant, et la voix appela.
- SUIVANT ! Ponsail du Terron !
Le prostré se prostra davantage.
- Non ! Pas moi ! Jai rien à voir avec tout ça
! La deuxième série ! Je veux pas
Pas
moi !
On le poussa malgré tout. Chacun son tour enfin ! On
y était tous passés
Aucune raison
On entendit encore ses cris après que la porte se fut
refermée
« La deuxième série
! La deuxième série. Cest pas moi !
» Et Ballantine se dit que, décidément,
cette histoire devenait de plus en plus énigmatique
et quil se serait bien tapé un petit wiskhy.
* * *
- Chuttt !
Allons
- Pas de ma faute.
Marion venait de laisser tomber un dossier. Ils se figèrent
brusquement comme une crème anglaise gélatinisée.
Seul un silence tombal répondit à leur angoisse.
- Tu peux pas faire attention ! Tu sais bien quon na
pas le droit dêtre là. La maison dun
mort
- Un suicidé. Officiellement. Pendu par désespoir,
ou ennui. Cest ce quils ont dit dans les canards.
- Ouais. Enfin, ils navaient pas la carte postale.
- En fait, si on réfléchit bien, ça veut
rien dire. Cest ptêt lui, Miziouche,
qui se lest épinglée, comme un dernier
adieu. Good bye, cruel world !
- Ecoute, Marion, jte rappelle que cest toi qui
- O.K ! O.K ! On continue à chercher alors. Mais ça
va être duraille dans tout ce bordel.
Effectivement, cétait le bordel. Des piles et
des piles de dossiers entassés, des centaines de bouquins,
de revues, de journaux, des caisses, des boites, des classeurs,
yen avait partout, dans les chambres, lescalier,
le salon, la cave, le grenier. Ils étaient là
depuis au moins une heure et ils ne savaient pas vraiment
comment commencer.
- Tiens, regarde, il avait le bouquin de Baud, tu sais, Une
Bretagne si étrange.
- Montre.
- Attends ! Ah ! Il y a même une dédicace : «
Pour Jules. M. Miziouche, sans qui ce livre naurait
pas existé. Signé : les auteurs reconnaissants.
» Cest drôle, hein ?
Marion feuilletait louvrage.
- Mais
Regarde, il y a des annotations à la main.
« Acheté à Z. Baron
Vendu à
L. Bocquet
Et plus loin : De la Moulardière,
Ballantine, Delic
Et
Bingo ! ! ! »
- Cest un drôle de nom ça. Ca doit être
- Malo, te moque pas ! Regarde, le roman-photo de Marivonne.
Merde cest sur fond noir, difficile à lire. Attends.
Vendu à R
Cest barré ! Illisible
! Putain de merde !
- Marion ! ! ! Montre-moi, jte dis ! Ouais, tas
raison, difficile
Malo tourna la page, désabusé, comme si lhistoire
allait sarrêté là, dans une impasse,
un lit-clos, le lit de la belle Marivonne. Mais :
- Là ! Regarde ! Ya quelque chose dinscrit
: « Marivonne-bis, 2532/2537 : Ponsail du Terron. 20.000
». Ce nom
- Il est dans la liste, la liste des participants au colloque.
Jen suis sûre !
|