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Quelque part, dans une cave gigantesque, sombre et humide.
Le vieil homme, fatigué, se laissa tomber sur son matelas
miteux, aux côtés de ses compagnons d'infortune.
Son costume, maintenant aussi fripé que son visage,
ne parvenait même plus à donner l'illusion d'un
reste de dignité. La captivité portait un sérieux
coup à la noble prestance de Gabriel de la Moulardière,
collectionneur respecté du milieu de la carte postale.
Respecté, mais pour l'instant épuisé,
affamé et déboussolé. Beaucoup pour un
homme de quatre-vingt deux ans. L'aspect croulant du vénérable
n'empêcha pas ses voisins les plus valides de lui tomber
dessus.
- Et alors ? Qu'est ce qu'ils vous ont fait ?
- Ils vous ont fouillé ?
- Combien sont-ils ?
- Que veulent-ils ?
Allongé sur le dos, le teint rendu cireux par la lumière
diffuse émanant de l'unique ampoule de l'endroit, de
la Moulardière leva faiblement le bras pour faire cesser
le flot de questions.
- Messieurs, je ne vous souhaite pas de vivre ce que je viens
de vivre. Nous avons de toute évidence affaire à
une bande de malotrus. Tout ceci est vraiment rocambolesque...
et scandaleux ! J'ai été obligé de livrer
mes dernières pièces, et en plus d'en préciser
l'origine. Comme s'il était dans mes habitudes d'écumer
les vide-greniers, moi, Gabriel de la Moulardière...
- Bref, vous n'en savez pas plus que nos amis déjà
interrogés.
- Non. Mais j'ai tout de même l'impression que nos deux
gougnafiers recherchent quelque chose de bien précis.
- Deux ? Avec moi, ils étaient trois. Et il me semble
bien que...
Un grincement sinistre de gonds mal huilés interrompit
la discussion.
- SUIVANT ! Robert Ballantine !
Un grand rouquin à la silhouette massive se déplia
et passa le chambranle en baissant la tête. La porte
de la cave se referma sur lui avec un craquement lugubre du
plus bel effet.
*
- Ah ! La belle Marivonne ! Une merveille de mise en scène
!
De retour au cartopole pour rendre la pile de livres empruntés,
Marion et Malo avaient réussi à se faire accorder
un petit entretien pour obtenir plus de renseignements sur
une série de six cartes reproduites dans Une Bretagne
si étrange. Six cartes qui allaient sûrement
lever une partie du mystère de la disparition des cartophiles,
ils en étaient persuadés...
Le jeune directeur du musée semblait avoir oublié
ses problèmes d'informatique et s'était lancé
dans une explication enthousiaste sur les six cartes composant
Le Bain de la belle Marivonne, appartenant à la série
des Contes du Lit clos, d'Emile Hamonic.
- Des séries comme celles-ci, on en trouvait à
la pelle ! Elles amusaient les gens, et n'étaient pas
bien difficiles à réaliser. Et pas non plus
besoin de sortir de l'Actor's Studio pour devenir une star
sur papier timbré !
- N'empêche que là, observa Marion, le tournage
a dû être physique, vu la corpulence de la belle
Marivonne.
Malo Cran' détailla une fois de plus les cartes, numérotées
2526 à 2531. Elles formaient une petite histoire en
six saynètes animées, dans laquelle Marivonne,
veuve de marin vivant avec son beau-père rhumatisant,
se déshabille pour gagner le premier étage de
son lit clos. Fatigué des remontrances de la bru à
son encontre, le beau-père se venge en retirant l'escabeau
servant à Marivonne pour gagner sa couche. Et au petit
matin, l'infortunée pose le pied dans le vide et se
retrouve le derrière dans un baquet rempli d'eau. Ricanements
du rhumatisant.
- Bon, ça volait pas haut, concéda le jeune
homme devant l'air concentré de Malo, mais ça
vaut les romans-photos de maintenant. Et on reste correct,
vous noterez bien.
Malo nota bien. Ce n'étaient en effet, ni l'effeuillage
soft de la veuve, ni ce morceau de sein opulent qu'il sut
voir, qui auraient pu présider à la création
d'une ligue de guidance morale. Mais ce n'était pas
cela qui faisait froncer les sourcils au journaliste. Mais
plutôt :
- Dites-moi, la série, elle est terminée, là
?
- Le bain de la belle Marivonne, tel que vous l'avez sous
les yeux, forme un tout.
- Vous êtes sûr qu'il n'y a pas un autre numéro
derrière, avec une autre carte ? La 2532 ?
- Oh, ça, c'est la numérotation chez l'éditeur
de l'époque, Hamonic. Il y a sûrement eu un numéro
2532. Mais il s'agit alors d'une autre histoire, il y a fort
à parier.
- Avec Marivonne ?
- Ou son beau père, je ne sais pas. Je ne connais pas
les références par coeur, mais je pourrais retrouver.
C'est important ?
Malo croisa le regard de Marion. Elle avait visiblement suivi
les pensées du reporter, et donna l'explication à
sa place à leur interlocuteur. Sans aller jusqu'à
évoquer le cadavre de Francis Le Guen trouvé
sur la plage par Malo, elle indiqua la suite de chiffre se
terminant par un "2532 ?" tracée non loin
d'un "Marivonne".
- Voilà qui est troublant, avoua le jeune homme. Mais
vous savez, la série peut être celle d'un autre
éditeur, et dans ces années-là, tout
le monde sortait des cartes postales, le cafetier, le boulanger,
tous les lieux où elles se vendaient en fait... Mais
bon, notre brave Marivonne n'était pas partout. Il
faudrait que je fasse quelques recherches approfondies...
- Oui, et si...
Une sonnerie de portable vint interrompre la conversation.
C'était celui du gardien des lieux.
- Bon ... Ok ... J'arrive.
Puis à l'adresse de Malo et de Marion :
- Désolé, mais je vais devoir vous laisser.
Mais vous m'intriguez. Dès que je peux je vous recontacte,
pour cette histoire de série. Que vous n'ayez pas fait
le voyage pour rien...
- C'était très instructif, merci, fit sobrement
Malo. A bientôt !
Le couple regagna le parking en silence. Chacun perdu dans
ses pensées. Marion se lança la première.
- Je crois que je commence à comprendre...
- Ca tombe bien : moi aussi.
- Et bien, à vous l'honneur cette fois...
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