- Malo ! Maa
looo !
Marion lança encore deux ou trois appels qui se perdirent
dans lombre épaisse du souterrain. Puis elle haussa
les épaules et rebroussa chemin vers la sortie de la
grotte. « Quil se débrouille après
tout ! ». Elle longea le bus fantôme et atteignit
enfin le rideau de végétation derrière
lequel elle devinait des rayures de soleil. Précautionneusement
pour ne pas se blesser aux ronces, elle souleva la tenture...
Une main de fer la saisit alors au poignet et elle fut happée
Le boyau semblait senfoncer vers les profondeurs. Malo
sentait que sous ses pieds il y avait une continuelle déclivité
qui le faisait parfois perdre léquilibre. Il dut
même, en deux circonstances sasseoir pour se laisser
glisser sur son derrière, dans lobscurité,
vers il ne savait quoi. Il savoua qualors, une légère
angoisse
Et il se mit à chantonner comme pour conjurer
un mauvais sort. « Le téléphone pleure quand
tu nes pas là ! » En réalité
il navait jamais été un fan de lélectrocuté
frénétique, et, sil avait vraiment été
en mesure de sinterroger, il se serait demandé
pourquoi il chantonnait ça. Mais il était bien
trop occupé à tenter de distinguer où il
se trouvait et vers où il allait. La seule chose dont
il était sûr, cest doù il venait.
Mais ça lui faisait une belle jambe !
«
quand tu nes pas làààà
!
»
Sa voix pour le moins caverneuse lui était renvoyée
par les parois du boyau et il avait limpression de faire
la conversation avec des esprits errants et sans patrie.
- Pourvu quen plus je tombe pas sur des sales bestioles
Le rayon de sa lampe de poche avait beaucoup de mal à
percer lombre. Sur le sol de terre humide il ne parvenait
plus déjà depuis longtemps à distinguer
les traces de sang qui lavaient attiré à
lentrée du souterrain. Plusieurs fois il se trouva
confronté à des ramifications qui le faisaient
hésiter. Mais il saperçut malgré
tout, au bout de quelques minutes, quil y avait comme
une autre piste tracée, des cailloux de petit poucet
qui lui indiquaient le chemin. Drôle de petit poucet !
Dabord un stylo dont le doré du capuchon fut accroché
par le faisceau de la lampe, puis un paquet de kleenex, une
carte de téléphone, un agenda. Plus loin il tomba
sur un préservatif dans son enveloppe. Il en compta onze.
Puis plus rien, le douzième avait dû servir à
un usage plus idoine. Un autre stylo avec le logo du Conseil
Général. Tiens ! une chaussure ! une montre pas
en or, un foulard, des lunettes de soleil
Malo ramassait
tout dans ses poches au fur et à mesure.
Depuis un moment il pouvait avancer plus vite et les odeurs
changeaient. Ce nétait plus les miasmes de pourriture
et de terre humide. Il y avait comme un souffle dair.
Et en même temps il constata que le sol était devenu
sablonneux et quil pouvait se passer de sa lampe. Le boyau
sélargissait. Malo se trouvait maintenant dans
une sorte de grotte sur un tapis de sable fin. Il y avait là
une deuxième chaussure. Au poil, les deux faisaient la
paire ! Il savança encore et se trouva devant un
mur de galets qui occultait presque au trois quarts louverture
de la grotte donnant, Malo le sentait bien à lodeur
diode et au roulement des vagues quil entendait,
sur la mer.
Mais Malo se souciait peu à cet instant de ce quil
aurait pû voir derrière les galets. Un autre
spectacle attirait toute son attention. Il y avait quelquun,
là-bas, allongé. Il savança encore,
avec dans la poitrine comme des grands coups de gong qui vibraient
et se répercutaient à linfini. Enfin il
atteignit le corps qui gisait au pied des galets. Cétait
le corps dun homme, la face contre terre, recroquevillé
dans une position grotesque, comme sil avait voulu se
creuser un lit dans ce champ de pierres. Un lit pour sy
blottir et mourir. Parce quil était mort. Malo
lavait tout de suite deviné.
Dabord il nosa pas le toucher.
Il constata simplement que lhomme navait plus
de chaussures.
Et que sa chausette gauche était trouée et laissait
passer le gros orteil, comme dernier clin dil
incongru. Lair de dire « Pouce ! Je joue plus
! »
Mais la stature du mort, son accoutrement et ce quil
pouvait voir de sa tête intriguaient Malo. Cétait
quelquun quil connaissait
Il prit finalement
son courage à deux mains pour le retourner.
- Merde ! Francis !
Lautre ne répondit rien. De toute façon
il naurait pû rien répondre parce quil
avait la bouche remplie de bigorneaux. Quelques uns roulèrent
sur son menton. Et il y avait ces deux trous rouges au côté
droit
Francis Le Guen ! Pique-assiette notoire, toujours dans les
bons coups, là où il y avait à boire
et à manger à lil. Toujours présent
quand il sagissait dinaugurer, de vindhonneuriser,
denfourner les petits fours et les coquetailles. Pas
étonnant quil soit dans cette histoire, sa dernière
histoire
Mais pourquoi ces bigorneaux ? Malo se pencha
un peu plus. Il savait bien quil ny avait plus
rien à faire, que le Francis était définitivement
mort, mais enfin
Il distingua un morceau de papier serré
dans la main du mort
Il réussit à le dégager en tirant un
à un sur tous les doigts.
Cétait une feuille banale. Une série de
chiffres écrits à lencre rouge. Avec dautres
taches rouges qui semblaient avoir giclé comme si on
avait secoué le stylo sur la feuille. Mais dun
autre rouge, un beau rouge sang.
« 2526 2527 2528 2529 2530
2531 »
Et puis un dernier chiffre, isolé des autres, «
2532 ? ? ? », suivi de trois gros points dinterrogation.
Quest-ce que ça pouvait bien vouloir dire ?
Malo ninsista pas plus longtemps. Il était inutile
de chercher à résoudre ce rébus pour
linstant. Il fallait plutôt sactiver pour
prévenir les autorités. Il allait sengager
sur le monticule de galets pour atteindre la plage quand son
regard fut attiré par une sorte dinscription
sur le sable, juste à lendroit où sétait
trouvée la main de Francis quand il lavait découvert.
Cétait, oui
un prénom
«
Marivonne. » Malo nota le prénom sur son calepin,
y glissa la liste rouge, et finit par déboucher sur
la grève.
Il eut dabord besoin de bien respirer et de senivrer
diode pour se remettre de ses émotions. Puis
il se décida. Dabord contacter Marion pour savoir
ce quil en était de la fameuse cassette, ensuite,
les gendarmes.
Mais il eut beau faire plusieurs tentatives, rien, pas de
Marion.
Et son téléphone ne pleurait pas !
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