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Malo progressait dans les jeux du demi-jour, sous la lumière
froide d'une parcimonieuse ampoule. Dans la boue qui avait
envahi la cave, il pataugeait à tâtons en essayant
d'éviter les objets non identifiés qui surnageaient,
des caisses, des vieilles chaises, et autres bouteilles plus
ou moins vides. Un naufrage de capharnaüm au milieu duquel,
brusquement, il disparut parce qu'il s'était pris les
pieds dans quelque chose. Quelque chose qui semblait vouloir
l'entraîner vers les abysses. Le rire jaune de Marion
résonna lugubrement dans cette espèce d'égout
dégoûtant. " Malo ! Malo ! Ca va ? "
Seul le silence répondit
Un silence de nécropole.
Le Grand Rien. Puis, progressivement, l'eau saumâtre
se mit à bouillonner. Des bulles, des glou-glous, des
tourbillons vinrent crever la surface. Marion hurla. Quel
terrible combat était livré dans cet abîme
? Plusieurs fois elle devina la silhouette de Malo qui surgissait
comme un gros morceau de buf refait surface dans un
pot-au-feu en ébullition au milieu des carottes et
des choux. Mais, toujours, quelque chose l'entraînait
vers les profondeurs.
Et puis le silence
Marion se figea sur la dernière
marche, la main sur la bouche en un cri muet qui ne demandait
qu'à sortir. Le temps égrenait son rosaire mais
Marion qui était une vraie mécréante
avait simplement l'impression que les minutes passaient, passaient
Lorsqu'enfin l'être surgit du néant. En fait
d'être, c'était Malo, crotté, trempé,
fulminant. Il se dégagea rageusement du cadre de vélo
dans lequel il s'était pris les pieds et du vieux pneu
qui lui faisait un si beau collier.
- Et ne ris pas, Paillasse !
Pouffant sous cape, Marion, soulagée malgré
tout, alluma sa torche. L'ombre s'épaississait avec
le jour qui tombait. Un ridicule rayon balaya les murs tel
le dernier soupir d'une lanterne sourde et muette.
- Regarde ! Là ! Y'a quelque chose !
Mais si
! Là, dans le mur ! Un peu plus haut !
- Quoi ? Ce vieux bocal à cornichons ? Je doute fort
que...
- Ah mais, c'est toi le cornichon ! J'ai pas dit sur l'étagère
j'ai dit dans le mur. Un truc qui dépasse. Tiens, je
ne bouge plus, le faisceau est en plein dessus. Allez, attrape,
Malo.
Le reporter se retint de japper mais pataugea avec entrain
vers le truc en question, car il avait fini par le repéré
enfin. Ce qu'il extirpa avec le plus grand soin de deux grosses
pierres mal ajustées du mur de la cave n'était
ni plus ni moins qu'un portefeuille en peau de chèvre.
Il ne demanda pas si quelqu'un dans l'entourage l'avait perdu,
et n'attendit même pas un an et un jour pour regarder
à l'intérieur (son instinct de journaliste lui
criait que la vérité n'était pas ailleurs
qu'entre ses mains poisseuses).
- Oh ! Oh ! Cette fois, ma petite Marion, nous y sommes !
Et tout s'éclaire...
- Quoi, à qui sont ses papiers ? Mais ne reste donc
pas planté là ! Montre !
Malo regagna le sec à pas prudents. S'agissait pas
de ramener les pièces à convictions à
l'état de pâte à papier par une glissade
malencontreuse
- Pas des papiers, Marion, mais de la fameuse série
Marivonne-bis... Je ne sais d'ailleurs si des yeux aussi chastes
que les tiens vont supporter pareille vision.
Marion tendit la main vers Malo en haussant les épaules.
- J'en ai vu d'autres !
- Si tu le dis ! fit Malo avec un sourire en coin.
Malgré la pénombre cavesque, le journaliste
vit nettement le minois de sa stagiaire virer à l'écarlate.
- C'est... C'est... C'est...
- Un moyen un peu spécial d'utiliser le rouleau à
pâtisserie, je te le concède. Mais que veux-tu,
les temps étaient durs, si je puis me permettre, il
fallait bien s'amuser un peu. Et puis, là au moins,
nous n'avons que des adultes, c'est pas comme les cassettes
qui circulent de nos jours sous le manteau. Mais tu n'as pas
tout vu : retourne la première carte et lis. C'est
fort instructif !
- Nom de Dieu !
- Tout de suite les grands mots ! Mais tu as raison : il est
grand temps d'aller recueillir une confession. Je suis sûr
que ce café du bout du monde va en entendre de bien
bonnes. Et nous aussi. Après toi, Marion !
* * *
Adonc ils étaient tous rassemblés, les rescapés
de l'aventure, sous l'il tutélaire et bonhomme
de deux pandores prévus pour. Certains s'endormaient
sur leur chaise, d'autres ne disaient mot, d'autres enfin
tenaient la chronique des jours désespérés
qu'ils venaient de vivre. Lorsque Malo et Marion firent leur
entrée, personne ne les remarqua vraiment. Il n'y avait
non plus rien de remarquable dans la vaste salle du bistrot
où ils étaient attendant. Malo visa un grand
rouquin qui serrait de près une demoiselle consentante.
A part ça
Il se dit que ça n'allait pas être bonnard (
d'ailleurs, personnellement, il était plutôt
tendance Salvador Dali. Le temps est mou, tout le monde le
sait.) Mais enfin il fallait bien mettre un terme à
cette histoire et démasquer la bête immonde qui
devait se réjouir déjà ( à tort
!) d'avoir échappé aux bois de justice. Et puis
Malo se disait que c'était quand même pas pour
rien qu'il avait mis en branle le petit bout de la raison,
les petites cellules grises, l'élémentaire mon
cher Watson et suivi du doigt les ramifications de l'aventure
comme un flic suit la trace d'un assassin dans les rues secrètes
d'un quartier réservé. Il s'avança donc
et un grand silence se fit encore
(Décidément.)
Le reporter/enquêteur/justicier/formateur-de-stagiaire-à-conditions-que-ce-soit-la-et-non-le/découvreur
de secrets inavouables (rayez la mention de votre choix. C'est
beau, les romans interactifs) bref, Malo Cran', se plaça
ostensiblement au milieu de la salle et leva les bras au plafond.
Ce geste auguste fit immédiatement effet sur la petite
troupe, qui se tut d'un seul coup. Satisfait du résultat,
mais aussi parce qu'il se voyait mal rester comme ça
jusqu'à la Saint Glinglin, Malo baissa les bras et
éleva la voix.
- Messieurs dames, il est temps que vous connaissiez l'entière
vérité sur cette triste affaire dont vous fûtes
toutes et tous les innocentes victimes.
Bruits divers dans la salle. Soupir accablé de Marion
devant la solennité du discours de son tuteur.
- Toutes et tous... Sauf un ! Car le responsable de vos tourments
n'est ni plus ni moins que l'un membre de cette vénérable
assemblée... L'un d'entre vous !
- Oooooohhhh !
- Eh oui ! Il s'en est fallu de peu que son esprit retors
ne déjouasse ma sagacité. Mais bientôt,
c'est lui qui ne va pas être jouasse.
De mieux en mieux, pensa Marion. Elle n'avait pourtant encore
rien vu.
Malo, avec une lenteur qu'on aurait dit un ralenti du genre
de celui de Christophe Depardieu foulant le Nouveau Continent
dans un film interminable au suspense soutenable vu qu'on
connaissait la fin (ils massacrent tout le monde et plantent
la Statue de la Liberté si vous avez pas vu), Malo
donc, extirpa de la poche intérieur de son imperméable
la série de cartes postales qui avait tant fait rougir
Marion. Et la brandit bien haut au dessus de sa tête.
A deux à l'heure. Histoire que le coupable, accablé,
se jette sur lui et lui arrache les preuves qu'il avait à
tout prix essayé de faire disparaître depuis
le début de toute cette histoire. Le reporter se voyait
alors bien maîtriser le kidnappeur, d'une habile clé
de catcheur tenue de son grand-père, d'autant plus
facilement que le coupable, avait dans les quatre-vingts ans
environ. Tranquille.
Tout se passa comme prévu, à un détail
près. Un homme sortit du rang, un rictus de haine déformant
un peu plus son visage disgracieux, et fondit sur l'enquêteur,
la bave aux lèvres, et... un énorme flingue
au bout du bras. C'était le détail. Le justicier
le sentit se frayer un chemin dans sa narine gauche.
- Espèce de petit salopiot ! Tu vas me donner ça
ou je te creuse tout de suite une troisième narine,
histoire de t'apprendre à fourrer ton nez partout.
De la Moulardière - car c'était lui !!! - n'avait
pas l'air de rigoler et le-formateur-de-stagiaire-à-condition-que-ce-soit-la-et-pas-le
n'en menait pas large. Mais il ne voulut pas s'avouer vaincu
comme cela, et dans un geste irréfléchi, projeta
la série au travers de la pièce. Les six cartes
retombèrent en pluie sur les cartophiles rescapés,
un peu hébétés par la scène. Mais
pas au point d'oublier de se pencher pour ramasser les petits
rectangles de cartons. L'instinct du collectionneur. Quelques
secondes passèrent, et la salle fut bientôt secouée
d'un méchant rire, provoqué autant par les scènes
lestes de la série 2532/2537 (La Nuit de noces de la
Belle Marivonne) que par le nom de l'actrice principale dévoilé
par une main anonyme au dos de chaque carte : Joséphine
De la Moulardière...
Pour son petit-fils - car c'était lui !!! - s'en fut
trop. Il se figea littéralement sur place et il infarctusa
sans plus de procès. Une des deux gendarmes eut beau
essayer de mettre en application ses cours de premiers secours,
mais rien n'y fit : le cadavre était bel et bien décédé.
L'autre membre de la maréchaussée vint s'enquérir
du pourquoi du comment de l'affaire, parce que maintenant,
pour son rapport, ça changeait tout, il allait falloir
s'expliquer sur ce macchabée intempestif. Le découvreur
de secrets inavouables se remettait. Marion se chargea de
l'éclairage final.
- Eh bien voilà, c'est tout simple, en fait. Gabriel
de la Moulardière, ici présent, est un collectionneur
bien connu, mais c'est aussi un ardent défenseur de
la vraie France, qui ne manque pas une occasion de pourfendre
l'immoralité et les moeurs dissolues de cette fin de
siècle. Son dernier coup d'éclat était
sa prise de position spectaculaire contre le Pacs, on chuchote
même dans les milieux autorisés qu'il aurait
écrit une grande partie du fameux discours-fleuve de
Christine Boutin prononcé à l'Assemblée
Nationale. Ce qu'il l'aurait remis en selle pour une nouvelle
campagne présidentielle en lieu et place d'un de Villiers
devenu trop mou à son goût... Mais là
encore, il s'agit de chuchotis des milieux autorisés...
Aussi quand de la Moulardière a su qu'une série
de cartes postales anciennes où figurait sa grand mère
paternelle dans des positions assez peu en rapport avec les
siennes de positions, sur la question, justement, il a commencé
à paniquer. Quelqu'un voulait le faire chanter et il
savait que ce quelqu'un, détenteur de la série,
se trouverait dans ce car qui menait les cartophiles au congrès
de Perros. Avec deux complices, que vous trouverez sûrement
dans le groupe, il avait prévu d'interroger et de fouiller
un à un les occupants du car. Mais il n'avait pas prévu
la présence de Francis Le Guen, roi de l'incrust',
et qui avait réussi à s'inviter à bord
du car détourné. Et qui nous a lancés,
Malo et moi, sur la piste par un coup de fil mystérieux.
Le Guen, repéré, fut la première victime
de De La Moulardière, qui n'hésita pas ensuite
à liquider Ponsail du Terron, l'ayant identifié
comme son maître chanteur. Mais restait le problème
de la série de cartes, que nous avons fini par retrouver
Malo et moi, et... et... et vous connaissez la suite !
- Ben ça alors ! C'est pas commun. Tout ça pour
ça !
Le flic se grattait le képi et fut tout heureux de
voir ses supérieurs arriver. à la rescousse.
Marion et Malo répétèrent leur histoire.
Puis on les laissa partir. Assis dans leur voiture, ils demeurèrent
silencieux quelques instants, perdus dans leurs pensées.
Marion rompit la quiétude de l'instant comme à
regret, d'une voix douce :
- Dis-moi Malo...
- Humm ?
- Mon stage, tu l'as trouvé comment ?
- Hummm. Disons que j'attends le rapport... Mais de toutes
façons, je voulais te dire... Ca serait pas mal qu'on
s'associe, non ? Le monde a besoin d'un duo de choc comme
le nôtre. Et on a été efficaces, tu crois
pas ?
Marion regarda longuement Malo. Il la trouva très belle
à cet instant. Elle lui sourit et souffla.
- D'accord... Mais tu ne me laisses pas tout le boulot, promis
?
- Promis !
Elle sourit a nouveau. Il démarra. La vie était
belle. A nouveau.
FIN
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