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1 - Premier épisode
2 - Deuxième épisode
3 - Troisième épisode
JE T'AIME, MOI NON PLUS
Troisième épisode

La fin de la semaine fut particulièrement éprouvante pour Madame Salvat. En général plutôt gentil garçon, son mari pouvait se montrer extraordinairement désagréable quand une affaire le faisait tourner en bourrique. Et le cas Le Tellier se classait indiscutablement dans cette catégorie. Lorsqu'il rentra chez lui le vendredi soir, l'inspecteur Salvat trouva une maison vide et l'inévitable mot qui eût été posé sur le piano si ses émoluments lui avaient permis de s'en payer un. Sa femme était partie chez sa mère, ce qui était somme toute assez classique, et lui faisait comprendre qu'elle n'estimait pas nécessaire qu'il la rejoignît tant qu'il était d'aussi méchante humeur. Il passa les deux jours suivants à réfléchir. En mangeant, en buvant, en marchant ou, le plus souvent, assis à son bureau, il réfléchit. Il ne fait guère de doute qu'il aurait continué à réfléchir dans la salle de bains ou en dormant s'il avait fait sa toilette ou s'il s'était couché, ce qui ne fut pas le cas.
Le lundi matin, il prit une doucha, se rasa, mit des vêtements propres et sortit de chez lui en sifflotant. Son hypothèse, aussi peu plausible qu'elle puisse paraître, était la seule possible. De plus, on devait pouvoir la vérifier.
En arrivant au commissariat, on lui apprit que le commissaire était absent jusqu'à dix heures. Il demanda alors à l'un de ses collègues de se rendre chez Le Tellier et de lui ramener un objet qui devait s'y trouver. En attendant son retour, il se repassa une dernière fois ce qui avait dû être le film de cette pathétique histoire.
A dix heures deux, il avait sous les yeux la preuve qui lui manquait. A dix heures cinq, un paquet sous le bras, il entra dans le bureau où le commissaire et l'inévitable Berthier l'attendaient.
- Je connais le nom de l'assassin !
- Quoi ! Vous savez qui a tué Le Tellier ?
- Oui, monsieur le commissaire.
- Vous l'avez fait arrêter ?
- Non, monsieur le commissaire, ce ne sera pas nécessaire.
Berthier souleva les épaules et secoua la tête d'un air excédé. Le commissaire, qui était moins expansif, se contenta de hausser les sourcils.
- Je vous écoute, Salvat.
- Cette histoire commence il y a un peu plus de huit mois. Benjamin Le Tellier est seul, désespérément seul. Sa vie sentimentale est un désert. Il n'a pas d'amis, connaît à peine ses voisins. Cette solitude dure depuis des mois, peut-être des années. Alors, il a une idée. L'idée de la dernière chance : il passe une annonce. Pour rencontrer quelqu'un. Une femme, un homme, n'importe qui pourvu qu'il partage enfin sa vie avec quelqu'un d'autre que son reflet dans la glace. Il reçoit des lettres, des dizaines de lettres. Mais aucun de ses correspondants ne correspond à l'image idéale qu'il s'était forgée au fil des mois. Alors un jour, par jeu sûrement, par dépit sans doute, il écrit une réponse à sa propre annonce et l'envoie au journal. Etes-vous déjà allé à la pêche, commissaire ?
- Pardon ?
- A la pêche à la ligne. Moi oui. Quand j'étais gamin, mon père m'emmenait avec lui au bord d'un étang rempli de carpes et de brochets, d'après lui. Je suppose qu'il avait raison car il était rare que l'on rentre à la maison sans une dizaine de poissons. Tous attrapés par mon père. Moi, j'avais beau garder le regard rivé sur le bouchon jusqu'à en avoir les yeux rouges, jamais il ne s'enfonçait dans l'eau, jamais il ne me gratifiait du moindre frémissement. Alors parfois, lorsque j'avais dépensé toutes mes provisions de patience, j'enfonçais l'extrémité de ma canne à pêche dans l'eau et je faisais bouger le bouchon. D'abord je le faisais tressauter un peu ("j'ai une touche") puis plonger brusquement ("ça mord !"). Alors je ferrais et je remontais la canne de toutes mes forces. Ca peut paraître idiot, mais j'étais chaque fois déçu. Je savais pertinemment que ce n'était pas un poisson qui avait mordu, malgré tout je voulais y croire. Je ne faisais plus semblant d'y croire, j'y croyais vraiment.
Il marqua une pause.
- Quand Le Tellier reçut sa propre lettre, il y crut, lui aussi.
Foin de ces "médiocres sans talent". Il avait enfin trouvé l'âme sœur. Il avait reconnu le reflet dans la glace. Il lui donna rendez-vous. Il passa des soirées entières avec lui, de plus en plus souvent. Il vivait, il vivait réellement, un amour fou, une passion dévorante, comme on dit dans les bouquins. Au cours des semaines précédant sa mort, il était devenu de plus en plus possessif. Il acceptait de plus en plus mal les séparations. Il se mit à téléphoner. Chez lui, quand il n'y était pas. Et "l'autre" ne répondait pas. Chez lui, quand il était. Et "l'autre" était déjà en ligne... Il s'est écrit pour obtenir au moins un ultime rendez-vous, au moins une "ultime explication". Le huit au soir, il a retrouvé une dernière fois le reflet dans la glace. Le voisin d'en face est sorti juste au moment où le reflet "venait d'arriver". Et c'est précisément ce qu'a entrevu Blandin : Le Tellier et son reflet dans le miroir de l'entrée. Le Tellier, "approximativement de la taille" de son reflet et "aussi blond que lui". Le Tellier a fermé la porte, tourné le verrou et mis la chaîne de sécurité. Puis, la scène s'est déroulée à peu de chose près comme vous l'aviez décrite : il a tout de suite perdu la tête, s'est agressé, ne s'est pas laissé faire, il s'est insulté, battu, renversant une lampe, dont la chute a été perçue dans le couloir. Il a saisi son cou, les paumes vers le haut, c'est-à-dire avec le pouce droit du côté droit de son cou et le pouce gauche du côté gauche, ce qui nous a mis sur la piste d'un gaucher. Il a serré, serré... On ne saura jamais lequel des deux a étranglé "l'autre".
- Eh bien… J'avoue que vous êtes particulièrement convaincant. Cependant, même si les circonstances sont un peu particulières, vous savez que les experts ne sont pas tous convaincus, loin s'en faut, de la possibilité de se suicider par strangulation. La plupart affirment que la victime perd connaissance avant d'avoir pu se donner la mort.
- Et c'est effectivement ce qui s'est passé ! Le Tellier s'est évanoui et s'est ouvert le crâne en tombant. Ce qui explique d'ailleurs que l'impact sur le miroir est situé à un mètre du sol et non à hauteur d'homme.
- Ouais, t'as beau avoir réponse à tout, n'empêche que t'as pas le début de la queue d'une preuve !
Salvat posa son paquet sur le bureau.
- En 1946, Boris Vian publia le premier des quatre livres qu'il signa du pseudonyme de Vernon Sullivan. En voici l'édition originale.
Il découvrit la couverture du livre. "VERNON SULLIVAN - J'IRAI CRACHER SUR VOS TOMBES - Traduit de l'Américain par Boris VIAN - EDITIONS DU SCORPION".
- Cet exemplaire provient de la bibliothèque de Benjamin Le Tellier. Regardez la page de garde.
Le commissaire ouvrit le livre. Sous la signature, à l'encre noire, de Boris Vian, deux lignes avaient été ajoutées au crayon. L'écriture était celle des carnets. Le commissaire lut la dédicace : A Ben, mon seul et unique amour, mon alter ego. Et elle était signée : Ben.

Restaurant, hôtel, longues promenades au bord de l'eau... Le week-end suivant, en Bretagne, l'inspecteur Salvat se réconcilia avec sa femme.

FIN