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La fin de la semaine fut particulièrement éprouvante
pour Madame Salvat. En général plutôt
gentil garçon, son mari pouvait se montrer extraordinairement
désagréable quand une affaire le faisait tourner
en bourrique. Et le cas Le Tellier se classait indiscutablement
dans cette catégorie. Lorsqu'il rentra chez lui le
vendredi soir, l'inspecteur Salvat trouva une maison vide
et l'inévitable mot qui eût été
posé sur le piano si ses émoluments lui avaient
permis de s'en payer un. Sa femme était partie chez
sa mère, ce qui était somme toute assez classique,
et lui faisait comprendre qu'elle n'estimait pas nécessaire
qu'il la rejoignît tant qu'il était d'aussi méchante
humeur. Il passa les deux jours suivants à réfléchir.
En mangeant, en buvant, en marchant ou, le plus souvent, assis
à son bureau, il réfléchit. Il ne fait
guère de doute qu'il aurait continué à
réfléchir dans la salle de bains ou en dormant
s'il avait fait sa toilette ou s'il s'était couché,
ce qui ne fut pas le cas.
Le lundi matin, il prit une doucha, se rasa, mit des vêtements
propres et sortit de chez lui en sifflotant. Son hypothèse,
aussi peu plausible qu'elle puisse paraître, était
la seule possible. De plus, on devait pouvoir la vérifier.
En arrivant au commissariat, on lui apprit que le commissaire
était absent jusqu'à dix heures. Il demanda
alors à l'un de ses collègues de se rendre chez
Le Tellier et de lui ramener un objet qui devait s'y trouver.
En attendant son retour, il se repassa une dernière
fois ce qui avait dû être le film de cette pathétique
histoire.
A dix heures deux, il avait sous les yeux la preuve qui lui
manquait. A dix heures cinq, un paquet sous le bras, il entra
dans le bureau où le commissaire et l'inévitable
Berthier l'attendaient.
- Je connais le nom de l'assassin !
- Quoi ! Vous savez qui a tué Le Tellier ?
- Oui, monsieur le commissaire.
- Vous l'avez fait arrêter ?
- Non, monsieur le commissaire, ce ne sera pas nécessaire.
Berthier souleva les épaules et secoua la tête
d'un air excédé. Le commissaire, qui était
moins expansif, se contenta de hausser les sourcils.
- Je vous écoute, Salvat.
- Cette histoire commence il y a un peu plus de huit mois.
Benjamin Le Tellier est seul, désespérément
seul. Sa vie sentimentale est un désert. Il n'a pas
d'amis, connaît à peine ses voisins. Cette solitude
dure depuis des mois, peut-être des années. Alors,
il a une idée. L'idée de la dernière
chance : il passe une annonce. Pour rencontrer quelqu'un.
Une femme, un homme, n'importe qui pourvu qu'il partage enfin
sa vie avec quelqu'un d'autre que son reflet dans la glace.
Il reçoit des lettres, des dizaines de lettres. Mais
aucun de ses correspondants ne correspond à l'image
idéale qu'il s'était forgée au fil des
mois. Alors un jour, par jeu sûrement, par dépit
sans doute, il écrit une réponse à sa
propre annonce et l'envoie au journal. Etes-vous déjà
allé à la pêche, commissaire ?
- Pardon ?
- A la pêche à la ligne. Moi oui. Quand j'étais
gamin, mon père m'emmenait avec lui au bord d'un étang
rempli de carpes et de brochets, d'après lui. Je suppose
qu'il avait raison car il était rare que l'on rentre
à la maison sans une dizaine de poissons. Tous attrapés
par mon père. Moi, j'avais beau garder le regard rivé
sur le bouchon jusqu'à en avoir les yeux rouges, jamais
il ne s'enfonçait dans l'eau, jamais il ne me gratifiait
du moindre frémissement. Alors parfois, lorsque j'avais
dépensé toutes mes provisions de patience, j'enfonçais
l'extrémité de ma canne à pêche
dans l'eau et je faisais bouger le bouchon. D'abord je le
faisais tressauter un peu ("j'ai une touche") puis
plonger brusquement ("ça mord !"). Alors
je ferrais et je remontais la canne de toutes mes forces.
Ca peut paraître idiot, mais j'étais chaque fois
déçu. Je savais pertinemment que ce n'était
pas un poisson qui avait mordu, malgré tout je voulais
y croire. Je ne faisais plus semblant d'y croire, j'y croyais
vraiment.
Il marqua une pause.
- Quand Le Tellier reçut sa propre lettre, il y crut,
lui aussi.
Foin de ces "médiocres sans talent". Il avait
enfin trouvé l'âme sur. Il avait reconnu
le reflet dans la glace. Il lui donna rendez-vous. Il passa
des soirées entières avec lui, de plus en plus
souvent. Il vivait, il vivait réellement, un amour
fou, une passion dévorante, comme on dit dans les bouquins.
Au cours des semaines précédant sa mort, il
était devenu de plus en plus possessif. Il acceptait
de plus en plus mal les séparations. Il se mit à
téléphoner. Chez lui, quand il n'y était
pas. Et "l'autre" ne répondait pas. Chez
lui, quand il était. Et "l'autre" était
déjà en ligne... Il s'est écrit pour
obtenir au moins un ultime rendez-vous, au moins une "ultime
explication". Le huit au soir, il a retrouvé une
dernière fois le reflet dans la glace. Le voisin d'en
face est sorti juste au moment où le reflet "venait
d'arriver". Et c'est précisément ce qu'a
entrevu Blandin : Le Tellier et son reflet dans le miroir
de l'entrée. Le Tellier, "approximativement de
la taille" de son reflet et "aussi blond que lui".
Le Tellier a fermé la porte, tourné le verrou
et mis la chaîne de sécurité. Puis, la
scène s'est déroulée à peu de
chose près comme vous l'aviez décrite : il a
tout de suite perdu la tête, s'est agressé, ne
s'est pas laissé faire, il s'est insulté, battu,
renversant une lampe, dont la chute a été perçue
dans le couloir. Il a saisi son cou, les paumes vers le haut,
c'est-à-dire avec le pouce droit du côté
droit de son cou et le pouce gauche du côté gauche,
ce qui nous a mis sur la piste d'un gaucher. Il a serré,
serré... On ne saura jamais lequel des deux a étranglé
"l'autre".
- Eh bien
J'avoue que vous êtes particulièrement
convaincant. Cependant, même si les circonstances sont
un peu particulières, vous savez que les experts ne
sont pas tous convaincus, loin s'en faut, de la possibilité
de se suicider par strangulation. La plupart affirment que
la victime perd connaissance avant d'avoir pu se donner la
mort.
- Et c'est effectivement ce qui s'est passé ! Le Tellier
s'est évanoui et s'est ouvert le crâne en tombant.
Ce qui explique d'ailleurs que l'impact sur le miroir est
situé à un mètre du sol et non à
hauteur d'homme.
- Ouais, t'as beau avoir réponse à tout, n'empêche
que t'as pas le début de la queue d'une preuve !
Salvat posa son paquet sur le bureau.
- En 1946, Boris Vian publia le premier des quatre livres
qu'il signa du pseudonyme de Vernon Sullivan. En voici l'édition
originale.
Il découvrit la couverture du livre. "VERNON SULLIVAN
- J'IRAI CRACHER SUR VOS TOMBES - Traduit de l'Américain
par Boris VIAN - EDITIONS DU SCORPION".
- Cet exemplaire provient de la bibliothèque de Benjamin
Le Tellier. Regardez la page de garde.
Le commissaire ouvrit le livre. Sous la signature, à
l'encre noire, de Boris Vian, deux lignes avaient été
ajoutées au crayon. L'écriture était
celle des carnets. Le commissaire lut la dédicace :
A Ben, mon seul et unique amour, mon alter ego. Et elle était
signée : Ben.
Restaurant, hôtel, longues promenades au bord de l'eau...
Le week-end suivant, en Bretagne, l'inspecteur Salvat se réconcilia
avec sa femme.
FIN
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