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- Le chat avait demandé à descendre en grattant
à la porte. J'ai mis mon loden et je suis sorti dans
le couloir. J'ai eu juste le temps d'apercevoir monsieur Le
Tellier qui discutait avec un homme...
- Vous êtes sûr qu'il s'agissait d'un homme ?
- C'est tout du moins ce qu'il m'a semblé. Vous savez,
je l'ai juste aperçu, et de dos qui plus est, avant
que mon voisin ne ferme sa porte.
- Vous pourriez nous en donner une description ?
- Vague, très vague... Approximativement de la taille
de Le Tellier, aussi blond que lui... C'est tout ce que je
puis dire.
- Dommage. Et ensuite ?
- À peine la porte était-elle fermée
qu'ils ont commencé à se disputer.
- Ils ?
- Le Tellier et son visiteur. Ils criaient si forts que je
les entendais du couloir.
- Vous avez pu comprendre ce qu'ils disaient ?
- Des bribes, uniquement. Vous savez, nous sommes dans un
immeuble de standing, passablement bien insonorisé...
Bref, j'ai tout de même perçu quelques fragments
de leurs échanges, comme "je ne veux plus te voir
!" ou "crève !".
- Et ces "fragments", comme vous dites, étaient-ils
prononcés par Le Tellier ou par l'autre homme ?
- Alors ça, monsieur l'inspecteur, je serais bien en
peine de vous répondre. D'autant plus que l'échange
fut très bref. Brutalement le silence est revenu, puis
j'ai entendu un bris.
- Vous voulez dire un bruit ?
- Eh bien, oui, en quelque sorte... Le bruit de quelque chose
qui se brise. Un bris.
- Ah oui ! Un bris... Excusez-moi. Continuez, je vous prie.
- Quelques secondes plus tard, j'ai entendu un second...
- Bris ?
- Oui, c'est cela. Plus sourd que le précédent.
Et ensuite, plus rien. J'ai attendu une ou deux minutes, puis
j'ai frappé à la porte, de plus en plus fort.
En vain, hélas...
- Et vous avez appelé la police.
- Effectivement. J'étais affreusement angoissé.
Et je suis revenu dans le couloir pour vous attendre.
- Maintenant, réfléchissez bien, monsieur Blandin,
c'est très important. Si j'ai bien compris, entre le
moment où la porte s'est refermée et celui où
nous sommes arrivés, vous n'avez quitté la porte
des yeux que pour nous téléphoner ?
- Certes non ! J'ai utilisé ce téléphone
situé près de l'entrée. Comme vous pouvez
le constater, d'ici on voit très bien la porte du voisin
d'en face. Je puis vous assurer solennellement, monsieur l'inspecteur,
qu'entre le moment ou la porte s'est refermée et celui
où vous l'avez défoncée, je ne l'ai à
aucun moment quittée des yeux...
Dans la voiture, Berthier fulminait.
- Quelle affaire à la con ! Et l'autre tapette, là
: "passablement bien insonorisé", "j'ai
entendu un bris", "certes non !", gna gna gna...
- Ta gueule, Berthier ! C'est pas parce qu'un témoin
s'exprime autrement que par des grossièretés
et des rots, comme tu sais si bien le faire, que c'est une
"tapette", comme tu le dis si élégamment.
- Mais non, bien sûr, c'est même un vrai macho,
ce mec, avec ses deux gourmettes au bras gauche, sa montre
en or au bras droit, son diamant à l'oreille et ses
bouclettes blondes. Ca y est ! Je sais qui il me rappelle
! Schwarzenegger !
- Berthier...
- Ouais ?
- T'es vraiment trop con !
Dans le bureau du commissaire, l'inspecteur Salvat rapportait
pour la troisième fois les circonstances de la découverte
du corps de Benjamin Le Tellier.
- La porte était fermée. Nous avons tambouriné,
sans entendre le moindre bruit en retour. Berthier l'a défoncée,
avec bien du mal.
- J'ai bien entendu ? Berthier a eu du mal à défoncer
la porte ?
- Elle était renforcée. Pas blindée,
mais assez renforcée tout de même pour qu'avec
une pareille porte, votre assureur vous fasse un prix. Enfin,
je suppose... Le verrou était fermé à
double tour et la chaîne de sécurité était
mise.
- Le verrou avait-il pu être fermé de l'extérieur
?
- Non. C'est un verrou intérieur, sans clé.
- Solide ?
- Demandez à Berthier ! Il n'a d'ailleurs pas cédé.
C'est le panneau de la porte qui a fini par se fendre.
- Bon. Ensuite ?
- Berthier a failli s'étaler sur le corps en entrant
dans l'appartement. Il était allongé en travers
de l'entrée, avec des marques violettes sur le cou.
On attend le rapport du légiste, mais il a été
étranglé, il n'y a pas le moindre doute là-dessus.
Et pour compléter le tableau, on lui a fracassé
le crâne sur le miroir qui est au mur. La moitié
de la glace a volé en éclats que l'on a retrouvés
autour du corps, mais l'autre moitié à tenu
bon. On aperçoit distinctement l'impact, à un
mètre du sol environ. Et la traînée rouge
qui en descend jusqu'à la tête de la victime,
sur la moquette.
- Le corps n'a pas été déplacé
?
- A première vue, non. Ah ! Autre chose : il y avait
aussi une lampe cassée à côté de
lui. Vu la situation de la prise de courant à laquelle
elle était encore branchée, elle était
probablement posée sur la tablette qui se trouve près
de l'entrée du salon.
- Personne d'autre dans l'appartement ?
- Personne. Nous avons cherché de fond en comble. Vous
savez, l'appartement n'est pas bien grand, ça n'a pas
été très long.
- Voyons, Salvat, réfléchissez bien. Il y a
obligatoirement une autre sortie, bon sang !
- Monsieur le commissaire, je vous garantis que pour avoir
réfléchi, j'ai réfléchi ! Je sais
que c'est impossible mais je ne peux que vous répéter
ce que je vous ai déjà dit : il n'y a pas d'autre
issue que la porte, la baie vitrée du salon et la fenêtre
de la cuisine. La porte d'entrée était fermée
de l'intérieur, la baie vitrée du salon était
fermée de l'intérieur et la fenêtre de
la cuisine était fermée de l'intérieur.
Et en plus, comme l'escalier de secours passe à proximité,
la fenêtre de la cuisine est garnie de barreaux de fer
qui pourraient à peine laisser passer un chat.
- Vous avez vérifié la solidité des barreaux
?
- Berthier lui-même n'a pas pu les déformer d'un
centimètre. Et je vous rappelle qu'ils sont placés
à l'extérieur de la fenêtre...
- Une cheminée ?
- Non. Chauffage par le sol. Et l'appartement est au huitième
: pas de cave, pas de grenier. Par acquis de conscience, j'ai
fait sonder les murs, le sol et le plafond. On a été
jusqu'à visiter les appartements qui encadrent celui
de Le Tellier, y compris ceux du dessus et du dessous. Il
faut se rendre à l'évidence : l'assassin s'est
enfui d'un local clos. Hermétiquement clos.
Une fois seul, le commissaire se prit la tête à
deux mains et murmura :
- Quelle affaire à la con !...
La fouille de l'appartement, si elle n'avait révélé
aucun passage secret, n'avait pourtant pas été
vaine. Dans le tiroir d'un bureau, les enquêteurs avaient
déniché quantité de carnets, qui constituaient
une sorte de journal intime rédigé par la victime.
Faute de mieux, Salvat s'était plongé dans leur
lecture. Il ne le regretta pas. Au bout de trois jours (dont,
au désespoir de sa femme, un samedi et un dimanche)
passés à les classer, les étiqueter,
les lire et les relire, il avait enfin l'impression de tenir
quelque chose de consistant. Le lundi matin, il était
dans le bureau du commissaire en compagnie de Berthier.
- Le Tellier a commencé la rédaction de ces
carnets il y a huit mois, presque jour pour jour. Il venait
d'envoyer une petite annonce à Libération. A
la lecture de son premier carnet, cette annonce ressemblait
à s'y méprendre à une bouteille à
la mer. Notre homme semblait sur le point de crever de solitude.
- On connaît le texte de l'annonce ?
Salvat lui tendit un fax.
- Libé vient de nous l'envoyer.
Le commissaire saisit le document.
- "H. solitaire ch. âme sur (ou frère)
pour tout partager". Eh bien, ça ratisse large
! A-t-il reçu beaucoup de réponses ?
- Soixante-douze ! Dont soixante et onze envoyées par
des "médiocres sans talent". Ce sont ses
propres termes.
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