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Nous avons quitté la Bretagne jeudi 20. Nous devions jouer le lendemain
soir à Ilmenau (1400 Km environ de notre point de départ) dans
le Thuringe à l'est de l'Allemagne, on dit ça maintenant. Nous
n'avons pas pu faire la route en un seul jet, trop de travaux sur les autoroutes
allemandes, énormément de trafic, confluence des grands axes et
donc embouteillages réguliers. Nous sommes arrivés le jour même
de la représentation, vers 16 heures dans cette jolie petite ville, spacieuse
(c'est la sensation qu'elle me donnait), larges trottoirs, places calmes et peuplées,
maisons couleurs pastel… et après avoir déposé nos affaires
chez l'ami Christian, contrebassiste de son métier, Pol et moi sommes
allés marcher dans la ville, prendre l'air et dérouiller les corps
trop longtemps assis. JC, lui, est allé s'installer dans l'hôtel.
Sur une place, on a rencontré le Goethe en bronze, assis pour l'éternité sur
un banc. Élégant et austère Goethe… et nous avons commis
l'inévitable, nous nous sommes assis à tour de rôle à ses
côtés et nous avons fait la photo…facéties, insouciance…et
puis, un petit en-cas avant l'installation et les balances, une p'tite mirabelle
qui roule bien sous la langue… et hop, en route vers la salle ! C'est en
fait sous une grande verrière reliant deux bâtiments que nous avons
joué. Bois, verre, plantes, public en arc de cercle. D'abord ils sont
comme désarçonnés et très vite, conquis et à la
fin, ils ne veulent plus partir, alors on chante encore. Il va falloir que nous
prenions le temps d'enrichir notre répertoire pour les gourmands. Le spectacle
ayant commencé de bonne heure (7h30), nous avons le temps de discuter
avec Christian. Je l'avais senti sombre et comme absent Christian. Ce qui se
passe pour lui, c'est qu'après la chute du mur, tant espérée,
fomentée aussi, sans doute, il obtient le poste d'organisateur culturel à la
municipalité, financé tout d'un coup, mais cela ne dure pas, suppression
du poste au bout de quelques mois. La culture n'est pas une priorité.
Et les contrats en tant que musiciens se raréfient. Les évènements
qui ont lieu sont à l'initiative d'associations. Beaucoup de chômage,
l'avenir sans perspective, il craint pour son fils… et ce sentiment déprimant
d'avoir été berné, abusé, de tout temps, du temps
de l'Allemagne de l'Est et de ce temps de l'est de l'Allemagne. La démocratie
les a avalés. Elle ne les a pas considérés. C'est la désillusion
d'un citoyen réduit à l'informe. Je suis touchée, extrêmement.
Nous avons franchi la frontière, enfin l'ex, à Eisenach. On voit
encore les miradors. Un mur abattu, un sacré rêve aussi.
Tôt
le lendemain nous repartons. Destination Furth im Wald. On y joue ce soir. Direction,
la Bavière…la la la itou… Petites routes escarpées,
des arbres beaux, tout au long, en bordure ; nous roulons dans les incandescences,
déclinaisons des ors, pluies de feuilles sur la route, noyés merveilleusement
et les odeurs de forêts. Au loin, de temps en temps, les montagnes bleues
comme des lacs. Nous nous sommes égarés un moment dans un hameau.
Une femme est venue vers nous, portant deux grands paniers remplis de champignons
qu'elle venait de cueillir dans les bois. Un vieil homme vénérait
Jésus et élaborait un jardin autour du crucifix, sur le talus.
Une autre femme peignait la petite palissade de bois entourant sa maison, assise
sur un tabouret…Tout ça dans le silence. Le temps… Les êtres …
Je ne savais pas que la cuisine bavaroise me ferait autant rigoler. A Schwandorf.
Je vois au menu « champignons frais », j'en commande… dieu
du ciel ! Que j'ai ri ! Au grand dam de la patronne…sans vouloir l'offenser… c'était
irrépressible. Timbale d'alu arrogante et dedans… sauce rosâtre,
champignons de Paris imbibés. Trônant majestueusement sur le tout,
le fameux knödel, en dôme gélatineux jaune terne et à ses
côtés un sympathique pâté de crème chantilly
sucrée…
Qui disait que la réalité dépasse la fiction, et de loin… ?
Dans ces cas là, je bouffe tout. Pour faire connaissance.
Ç'était
curieux aussi la salle où nous jouions à Furth
im Wald. Drapeaux en fond de scène et jardinières de fleurs devant.
En bas les immenses tables aux nappes blanches et déco de fleurs. Nous
savions que les bavarois aiment vraiment bien manger et parler et rire entre
eux, alors nous avons décidé de faire le spectacle en trois sets,
pour laisser de la place à tout ce qui devait avoir lieu, le manger le
parler etc…je ne sais pas qu'est ce qui fait que tout d'un coup on joue au-delà de
soi… c'était comme ça ce soir là. Et le public aussi, presque à son
propre étonnement. A chaque pause, ils quittaient leur table pour venir
nous parler. Ce n'était pas de la pluie et du beau temps. C'est la première
fois de ma vie que je reçois ses confidences…l'amour, le désir
de partir, ce qui se meure…
(Alors que j'écris dans la voiture, nous franchissons la.frontière.
Un des douaniers à une vraie tête de bandit. Voilà, nous
sommes en république tchèque. J'éteins mon portable pour
regarder ce pays que je ne connais pas)
Faubourg de Prague, chez les amis de
JC, Alena et Jiri. Demain nous irons
marcher dans Prague avec lui.
Le soir nous jouons à Pilsen.
Je vous écris plus tard. Il est minuit et demi et je crois que j'ai
décidé d'arrêter de fumer.
Je voulais vous dire aussi : écrivez-nous. Ce que vous nous écrirez
ne sera pas publié, si votre pudeur empêchait…Oui, faites-nous signe !
Vous savez, d'ici, ce n'est pas facile de trouver des réseaux pour envoyer
les mails. Nous allons essayer d'être le plus régulier possible.
Demain ce sera bien car même si nous jouons le soir, nous aurons du temps
pour nous occuper de ça.
Michèle K
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