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Le jour d'hiver n'est point un jour,
C'est la nuit
qui s'est mal refermée-
Et la langue des rues est passée
au blanc.
(Frantisek Hrubin)
Aujourd'hui, jour de Toussaint. Alors que nous quittons le théâtre,
il y a mouvement de foule dans la rue, des policiers partout canalisent les flots
de bus et de piétons qui convergent vers les cimetières. Dans le
hall de la gare centrale où j'achète le Canard Enchaîné :
diffusion des horaires de trains sur les panneaux info et de la messe sur des écrans
télés. La quarantaine déjà prescrite en Allemagne
concernant la volaille pourrait-elle s'étendre à la presse ailée ?
La lumière du soleil ressemble à un halogène branché très
bas, là, devant nous, presque en pleine gueule. Après avoir quitté Varsovie,
des vergers sans fin de chaque côté de la route cabossée,
une forêt de bouleaux aux troncs blancs et élégants. Nous
quittons la nationale à hauteur de Szydlowiec où nous nous renseignons
avec difficultés sur les directions. En traversant la ville, une meute
des chiens du quartier, excités par quelque libido, nous accompagne, nous
coupant la route à plusieurs reprises, se battant comme des chiens devant
la voiture, puis nous quittons la ville et nous enfonçons dans une forêt
sans fin: les arbres ont tous des troncs noir charbon comme si brûlés
par le froid. Paysage de forêts, architecture de bois. Nielan, Staporkow,
Krasna, Mniow : ici et là, des villages avec des maisons en bois
de toutes les couleurs, des charrettes à quatre roues, des oies, des poules
en liberté. Je ne vois pas où ils pourraient ramasser leur volaille
s'il le fallait. En République Tchèque, la Société Ornithologique
signale la destruction des nids d'hirondelles et martinets suite à une
peur irraisonnée. Pourtant, ces migrateurs n'appartiennent même
pas à un groupe à risque. Je me demande au fil des kilomètres
quel folklore a pu se développer dans cette forêt sans fin. Je me
demande ce que pensent les oiseaux de la société des hommes.
Nous nous perdons dans le parc régional à la recherche d'un
hôtel pour faire étape. Nous traversons des villes où les
lampadaires sont éteints. Nuit noire, des piétons tout au long
des routes reviennent des cimetières illuminés par des milliers
de bougies. La voie lactée est tombée là, à quelques
pas. Quelques cyclistes aussi : ce ne sont pas tous des champions, visiblement
certains ont opté pour un dopage à la vodka. Enfin sur le bord
de la route de Krakow, un refuge pour la nuit : un hôtel tout neuf. Il
est plus que neuf, en fait il n'est pas terminé. Le papa a quelques camions
dans le parking à l'arrière de l'hôtel qui lui ont permis
de construire pour son fils et sa belle-fille un outil de commerce. Le fils,
Piotr, se dépatouille avec quelques mots d'allemand, la machine à cartes
bancaires, le menu, une collection exhaustive de jus de fruits et les seuls deux
clients de ce nouveau palace.
Cracovie: les pigeons occupent la place du marché. Restaurant hongrois,
le Balaton. Ici, règne suprême du paprika. Il s'allie indifféremment
aux oignons, aux harengs, aux pommes de terre, au sanglier. Sinon, il y a de
la soupe aux choux et aux pruneaux. Le t out arrosé de pinot noir, vin
tokaj, ou encore piwo grzane, une bière chaude aux épices.
Le soir à Wroclaw, nous nous retrouvons dans un appart des étudiants
du conservatoire. Piotr vient de finir son diplôme de jazz. Les autres
jouent du piano, du saxophone ou encore des percus. Un chaton fait des pirouettes
sur le plancher, invente une chorégraphie pour jazz contemporain. D'ailleurs
en écoutant leur musique, je ne peux que la rapprocher par son débit,
ses polyphonies, son énergie, son exubérance, qu'au style de conduite
sur les routes. Vu la conduite automobile, il y a certainement dans ce pays un
terrain favorable au jazz le plus free.
Au restaurant Platon nous sommes seuls clients. Peut-être s'agit-il
d'ailleurs plutôt d'une caverne. Je relis Volker Braun, je trouve ses commentaires
passionnants sur les derniers changements historiques et politiques. Je ne sais
plus très bien quel jour nous sommes, ni quelle heure d'ailleurs. Il fait
nuit depuis un bon moment. La nuit tombe très rapidement. Nous sommes
très loin de l'océan. Peut-être est-ce le dédale ?
P.H.
Nouvelle des coulisses :
Coup de fil de Tracey, elle a quitté le
Footsbarn en juillet. Corinne est passé à la maison prendre le
courrier qui s'accumule après des semaines. Bruno prépare son voyage,
il fera étape à Paris demain
pour prendre l'avion samedi pour Varsovie.
Grosses difficultés pour gérer
la lessive. Le shampoing s'est répandu dans ma trousse de toilette.
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